5. Le deuxième enfant.

Je pense que la première fois qu’on m’a demandé et quoi, un petit deuxième est prévu ?, c’était chez ma cousine Camille, en juillet 2023, un mois après mon accouchement. Une question courte, simple, qui se veut légère, au départ des lèvres d’une tante à l’ancienne. Alors Josiane, je t’aime bien mais on ne va pas se mentir, c’était un peu brusque. Un deuxième enfant. À qui poses-tu la question ? À la jeune mère dont le corps meurtri baigne encore dans son sang dans une couche taille XL achetée sur Amazon ou à l’adolescente que j’étais qui rêvait d’une grande famille ? Parce qu’il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions. Celle du savant, et celle du poète.

J’aime commencer par la réponse du poète, parce que j’ai l’intime sentiment que ce brave bonhomme pense comme moi. Il est rêveur, un peu absent, inadapté. Fait de pensées, de cristal et de doutes. Le poète a le cœur rempli d’un amour qui ne saurait se tromper. Une certitude puissante, caressante et pourtant, cinglante, celle d’être enfin au complet. Une petite main, cinq petits doigts, glissés dans les paluches des deux adultes que nous sommes. Une paire de godasse taille 22 entre les Vans en 39 et les New Balance en 42. 85 centimètres de joie de vivre qui cohabitent avec 1m66 d’anxiété et 1m71 de réflexion. Des bisous doux glissés entre deux tâches, des rires qui résonnent sur les heures de travail, des exclamations à coup de boom patate qui frôlent les tu as acheté du pain ?. Le poète contemple cet être lumineux, boudeur, rieur, fûté et tête en l’air. Il se nourrit d’un sentiment d’accomplissement, de deux parents fiers comme des coqs. Il sait à quel point la vie est fragile et l’équilibre instable et il se satisfait de cette douce balance, intense et bancale à la fois.

Le savant ne me ressemble pas. Il est trop bref, trop brut, trop vrai, trop réfléchi. C’est le Mister Hyde qui tente d’effacer le poète d’un revers de la main. Les deux sont d’accord, bien entendu. Mais le savant, lui, sait appuyer là où ça fait mal. Ses armes, bien qu’inoffensives au premier abord, ne loupent jamais leur cible. Le savant sait penser. Il me rappelle sans ménagement que je suis un deuxième enfant. Pas celui qui vient agrandir la famille en premier à la grande joie de tous, non. Celui qui suit. Qui débarque dans les pattes à peine l’équilibre trouvé. Qui remet dans les couches, dans les nuits sans sommeil, dans les bronchiolites et dans des draps mouillés pendant de trop longues années. Il aime glisser qu’en plus, je n’ai pas été le dernier enfant non plus. Juste celui du milieu. L’entre-deux. Il me rappelle les tests de grossesses négatifs et pire, ceux qui ne l’étaient pas mais qui le devenaient quelques jours plus tard. Les battements de cœur qui soudain, se sont tus. Les infirmières qui passent un coup de fil pour dire, sans prendre de détours, à quelle heure et quel jour il faudra faire l’amour. Il cite calmement toutes les barrières qui se dressent entre les deux grandes personnes, qui parfois, ne trouvent plus les mots, le temps, l’énergie, le moment, la raison. Il sort son dictaphone et me fait écouter ma voix, clamant dans un frisson que je vais sortir de l’hôpital sans bébé, tant l’espoir est éteint. Il me montre ces moments, où la fatigue est telle, où l’énervement est si grand que mes doigts seraient tentés de se refermer trop fort sur un petit bras potelé. Enfin, il analyse, cette santé mentale bancale qui est la mienne et qui ne saurait supporter un échec supplémentaire. Alors, fier comme un coq, lui aussi, il achève sa thèse sur la même conclusion qu’un poète optimiste qu’il méprise en silence : on est au complet.

Bientôt deux ans que j’ai glissé mon corps tout entier dans ce rôle de mère que j’ai tant désiré. Deux ans à l’apprécier de toute mon âme, à le rejeter de temps à autres, à anticiper la prochaine épreuve et à compter les jours avant le prochain accomplissement. À attendre le matin pour profiter enfin du câlin en trio dans le grand lit tout chaud. À me surprendre à rêver d’une semaine entière seule dans un chalet au fond des bois sans aucune autre charge mentale que la mienne. Deux ans à apprendre à apprivoiser et anticiper mes réactions et celles d’un petit humain borné, à remplir ses journées de rires en essayant de ne pas me concentrer sur ces moments où, quand quelqu’un pleure dans un livre, elle dit doucement « maman« . Bientôt deux ans que le poète et le savant s’accordent pour dire qu’on est heureux, fiers et fatigués. Mais surtout : au complet.

Désolée, Tante Jojo !

Laisser un commentaire